Juan Manuel Fangio, allégorie d’une époque

Juan Manuel Fangio, avec la parfait élégance des sixties.

En argot, « rouler comme Fangio » signifie conduire vite, avec une certaine dose d’inconscience. Si cette description n’est pas usurpée, elle convient d’être précisée. Juan Manuel Fangio, disparu il y a vingt ans aujourd’hui, est l’emblème d’un sport automobile héroïque, pas encore vraiment professionnel et pratiqué par une horde de gentlemen passionnés, au destin hélas souvent dramatique.

De mécano à champion

L’Argentine a connu à partir de 1880 son véritable Âge d’Or, en prospérant notamment grâce à l’agriculture, qui a pu se développer sur les larges étendues de la pampa. Un nouvel Eldorado qui a naturellement attiré une importante diaspora européenne. En effet, le Vieux Continent découvre pendant ce temps les aléas du libéralisme économique et subit la montée en puissance d’un nouvel acteur planétaire : les Etats-Unis.

En 1887, Giuseppe Fangio – grand-père de Juan qui naîtra vingt-quatre ans plus tard – installe sa famille à Balcarce, dans la province de Buenos Aires. Cette petite ville reste encore aujourd’hui indubitablement liée au fameux pilote qui l’a rendue célèbre. Un musée y a même été érigé en 1986 en son honneur. On y retrouve quelques unes des plus fabuleuses automobiles conduites par le pilote.

Juan Manuel Fangio au volant de sa Maserati

Juan Manuel Fangio, à son aise dans le cockpit de sa Maserati.

Issu d’une famille modeste mais soudée et travailleuse, el Chueco – surnom donné pour ses jambes arquées – s’avère dès son plus jeune âge, un très bon footballeur. Il aurait même pu intégrer le club de la grande ville voisine de Mar del Plata, mais son entourage ne le laissa pas faire le grand saut. Le jeune homme se tourne alors à 12 ans vers la mécanique, domaine dans lequel il excelle avec une grande précocité. Rapidement, une opportunité d’exercer à Buenos Aires se présente à lui. Toutefois, sa mère refuse une nouvelle fois de lâcher son rejeton, qui rejoint finalement la concession Studebaker locale. Et c’est son dirigeant, Miguel Viggiano qui initie Juan à la conduite. Il n’a alors que 16 ans. Une année plus tard, un client du garage l’engage comme copilote dans un rallye. Cette expérience est une révélation pour lui.

Juan Manuel Fangio auréolé d'une couronne, une image très répandue dans les années 50. En 53 courses disputées, l'argentin en a remportées 24. Un ratio extraordinaire de 47%, jamais approché depuis.

Fangio auréolé d’une couronne, une image très répandue dans les années 50. En 53 courses disputées, l’argentin en a remportées 24. Un ratio extraordinaire de 47%, jamais approché depuis.

Mais la course automobile reste une activité marginale et son coût demeure élevé. Ce n’est qu’en 1936 que Fangio effectue ses premières courses. Il s’illustre rapidement dans les Carreteras locales et se voit sacré champion national successivement en 1940 et 1941. S’il est très vite une idole dans sa ville natale, sa notoriété croît un peu plus grâce à ses bons résultats lors de la Temporada organisée annuellement par le général Juan Perón à partir de 1947, faisant de l’Argentine, une nouvelle place majeure de la compétition automobile internationale. Fangio y affronte enfin quelques grands ténors de la discipline, tels que les italiens Luigi Villoresi, Giuseppe « Nino » Farina, Alberto Ascari, le monégasque Louis Chiron ou encore le français Jean-Pierre Wimille. Impressionné, ce dernier, véritable « star » à l’époque, l’invite à exporter ses talents sur les circuits européens. Ce qui est fait dès le mois de juillet 1948 au cours du Grand-Prix de Reims, grâce au concours d’Amédée Gordini qui lui offre le volant d’une Simca Gordini T15. L’année suivante, il arrache sa première victoire lors du Grand-Prix de Marseille, surclassant notamment le mythique Tazio Nuvolari, alors en fin de carrière.

Mais la légende Fangio prend finalement forme avec une victoire sur le circuit de Monza à bord d’une Ferrari Type 166 louée à Enzo Ferrari par l’Automobile Club d’Argentine, pour qui il court. Ce jour-là, il donne une leçon à Alberto Ascari, Felice Bonetto et autres Luigi Villoresi, au bon souvenir de l’épopée des Temporada, et ce, malgré des brûlures provoquées par une fuite d’huile.

Une longévité hors normes chez les plus grands constructeurs

Ces belles performances lui permettent de concourir au premier championnat du monde de Formule 1 organisée par la FIA en 1950, au sein de l’équipe Alfa Romeo. Juan Manuel a alors 39 ans. Si cette première saison est dominée par son coéquipier Nino Farina, Fangio prend sa revanche la saison suivante, bien aidé par la remarquable Alfa Romeo 159.

Après une année au vert, Fangio fait son retour dans l’élite au sein de la marque au trident qui l’accueille. A bord de la Maserati A6GCM, il termine deuxième au classement général de cette quatrième édition. En 1954, il est engagé par Mercedes-Benz, de retour dans la compétition. L’écurie allemande présente ses légendaires « flèches d’argent » magnifiquement carénées dans un premier temps. En effet, bien que bigrement efficace, le pilote argentin lui préfère une version non-carénées, qui lui permet de s’adjuger deux titres consécutifs.

 

En 1956, c’est avec la Scuderia Ferrari qu’il obtient sa quatrième couronne. Enzo Ferrari a intelligemment profité cette année-là du retrait de Lancia pour récupérer les performantes D50. Néanmoins, les relations entre Enzo Ferrari et Juan Manuel Fangio sont rapidement orageuses et l’argentin retourne chez Maserati pour la saison suivante, séduit par la 250F qui lui permet de ravir un quatrième titre consécutif. Une performance exceptionnelle, le tout à 46 ans !

Un âge qui peut d’ailleurs paraître canonique de nos jours pour cette discipline si exigeante physiquement. Mais c’est oublier que Fangio était un athlète exceptionnel, à la régularité implacable et au mental d’acier.

Toutefois, une page de l’histoire de la Formule 1 commence à se tourner à partir de 1958. L’hégémonie des voitures anglaises à moteur central est désormais incontestable. Pour cette dernière saison, Fangio court quelques courses pour Maserati et Novi, avec qui il goutte aux joies des 500 Miles d’Indianapolis, avant de se retirer définitivement.

Les trois grands pilotes de l'écurie Mercedes-Benz, Stirling Moss, Juan Manuel Fangio et Karl Kring réunit autour d'une 300 SL Gullwing.

Les trois grands pilotes de l’écurie Mercedes-Benz, Stirling Moss, Juan Manuel Fangio et Karl Kring réunis autour d’une 300 SL Gullwing. On peut voir au second plan une Mercedes 300 SLR – version sport biplace de la W 196 – transportée par le mythique Rennstransporter, un camion-atelier inédit, aussi rapide qu’atypique.

Sa vie, véritable danse avec la mort

Une retraite bien méritée qui peut s’expliquer par l’envie de s’occuper de ses proches et plus particulièrement de ses parents, âgés. Mais pas seulement. A cette époque, la course automobile est extrêmement meurtrière. Nombreux furent les coéquipiers, les adversaires respectés et même les amis de Fangio qui ont perdu la vie sur les circuits. Onofre Marimón, Alberto Ascari, Louis Rosier, Luigi Musso, Jean-Pierre Wimille, la liste est longue.

Lui-même fut un miraculé. En 1948, durant la Carretera Buenos Aires – Caracas, Fangio réchappe d’une violente sortie de piste. Ce qui n’est hélas pas le cas de son coéquipier, Daniel Urrutia. Premier traumatisme.

Quatre ans plus tard, alors qu’il est invité par Maserati à essayer une nouvelle monoplace lors du Grand-Prix de Monza, il subit un nouvel accident suite à une erreur de trajectoire dans le virage de Lesmo. Il convient de préciser que, convié au dernier moment, l’argentin n’a pu rallier le circuit italien de Paris autrement qu’en voiture, au terme d’une nuit blanche. C’est dès lors exténué que le téméraire pilote prit le volant de sa nouvelle monture. Un événement qui eut au moins le mérite de lui faire connaître ses propres limites, lui qui n’était pas vraiment réputé pour se ménager.

Enfin, il a tout simplement été un des malheureux protagonistes du plus terrible accident de l’histoire du sport automobile, qui endeuilla les 24 Heures du Mans 1955. Une tragédie qui fit 84 morts et plus de 120 blessés dans les gradins de la ligne droite des stands. Fangio s’en est miraculeusement sorti en slalomant entre les autos embrasées.

Une somme d’événements qui lui fera dire plus tard : « Toute ma vie a été une succession de chances. En dix ans de courses en Europe, trente pilotes, trente de mes collègues sont morts et j’ai survécu. Ce n’est pas de la chance cela ? »

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