
Damien Chazelle avait dans un premier temps sollicité Emma Watson et Miles Teller pour interpréter les rôles de Mia et Seb. Pour autant, en associant Emma Stone et Ryan Gosling pour la troisième fois sur un plateau, le réalisateur américain a pu bénéficier de leur complicité pour en faire une allégorie du couple hollywoodien, dans la lignée de Katharine Hepburn et Spencer Tracy ou Ginger Rogers et Fred Astaire
Encensé par la critique, célébré par le public, La La Land, le deuxième film de Damien Chazelle, lance joliment l’année cinématographique. Une production qui oscille entre clins d’œil au cinéma musical qui a traversé le XXème siècle de part et d’autre de l’Atlantique et une immersion dans les travers qui font convulser nos sociétés contemporaines. Le tout, par le prisme des deux arts majeurs que sont le cinéma et la musique. Sans absolutisation de la nostalgie, le film se borne à rappeler que purisme et conservatisme n’ont rien de dépassé dans un environnement postmoderne, global et aseptisé.
C’est en 2010, à peine sorti d’Harvard, que Damien Chazelle couche sur le papier le scénario de La La Land. Confronté à d’importantes difficultés pour financer son ambitieux projet, le réalisateur débutant est contraint de le remiser dans ses tiroirs, en attendant de se faire mieux connaître. Pour ce faire, le natif de Providence, dont le père, français, est un mathématicien reconnu, va mettre sur pied une autre production dédiée à la musique, Whiplash. Une première création enthousiasmante – fondée sur le vécu du réalisateur, ancien batteur –, qui pousse à son paroxysme la tension et l’exigence qui président dès lors que le talent est placé sur l’autel de la compétition. Fort de ce succès – cinq nominations aux Oscars 2015 pour trois récompenses – Chazelle pouvait désormais ressortir son cher projet initial qui allait s’aventurer dans l’univers du film musical, pourtant quelque peu suranné dans l’inconscient collectif.
Si les dix films qui ont réuni l’incomparable duo Fred Astaire – Ginger Rogers, de Carioca (1933) à Entrons dans la Danse (1949), ou encore les productions de Stanley Donen et Gene Kelly – Un Jour à New York (1950) ou Chantons Sous la Pluie (1953) – l’ont inévitablement inspiré, c’est avant tout le français Jacques Demy, avec Lola (1961) et Les Parapluies de Cherbourg (1964), qui revient le plus souvent dans ses confessions.
A priori assez mesuré à l’égard de ce genre cinématographique, je dois concéder avoir été particulièrement échaudé par la scène d’entrée : une longue chorégraphie, un zeste clichée, au milieu d’une des innombrables bretelles d’autoroute qui enlacent Los Angeles. Une mise en scène de la réalité quotidienne de la ville dépourvue de glamour, qui prend cependant corps au fur à mesure que le film défile. Cette introduction permet en effet de plonger le spectateur dans le marasme qui étouffe tant les deux protagonistes.
Deux personnages en décalage avec leur environnement
D’un côté, on découvre Mia (Emma Stone), jolie rousse gracile au teint diaphane venue de Boulder City dans le Nevada pour tenter de se faire une place sous le soleil des projecteurs d’Hollywood. Elle dénote clairement de ses trois colocataires, moins raffinées, plus pulpeuses et futiles, répondant davantage au stéréotype que l’on tend à accoler trivialement aux habitants de la « Cité des Anges ». Une différence qui transpire chez la jeune fille, notamment à travers son rejet de la vacuité qui inonde les quelques pools parties qu’elle écume nonchalamment. Ce qui n’a rien de spécifique à notre époque. Une série telle que Mad Men, campée dans les années 60, mettait déjà en scène cette ambiance au cours des quelques escapades des intrépides publicitaires new-yorkais sur la côte Ouest du pays.
Mais là n’est pas le seul obstacle contre lequel se heurte son idéalisme. La superficialité et l’inhumanité des castings qu’elle enchaîne désespérément érode doucement son rêve. Une dureté éprouvée par les acteurs eux-mêmes à l’occasion de leurs premiers essais hollywoodiens.
De son côté, Seb (Ryan Gosling) paraît tout bonnement anachronique. Un peu bourrin dès qu’il est au volant de son imposante Buick Riviera Convertible, cet obsessionnel du jazz – il conserve telle une relique un tabouret sur lequel s’est assis Lionel Hampton – révèle une plus grande profondeur d’esprit dès qu’il se place derrière un clavier. Et c’est avec un purisme assumé qu’il déplore l’essoufflement du jazz originel, bâti sur l’énergie, l’improvisation et une quête d’alchimie, au profit d’une acception contemporaine édulcorée, que peut symboliser le smooth jazz par exemple, plus proche de la musique d’ascenseur. En ce sens, le film n’élude pas le rôle des puissants industriels du disque qui font la pluie et le beau temps sur la scène musicale mondiale, en recherchant l’air le plus conformiste possible, pour un résultat commercial maximisé. Une démarche symbolisée par le groupe The Messengers mené par Keith (John Legend), que Seb intègre en fin de compte à contre cœur au cours du film.

L’affiche de Casablanca (1942) et le visage d’Ingrid Bergman ornent les murs de la chambre de Mia. Il ne s’agit pas de la seule évocation du fabuleux film de Michael Curtiz, puisque le Mia & Sebastian’s Theme vaut bien le As Time Goes By cher à Rick Blaine (Humphrey Bogart)
- La mise du personnage de Ryan Gosling fleure bon les années 50-60. Une mention spéciale pour son Omega Vintage – probablement une Seamaster Bumper du début des années 50. Seule son entrée dans le groupe ‘The Messengers’ le contraindra à arborer une chemise noire sur scène, incartade stylistique de taille.
- À bord de sa Buick Riviera Convertible, c’est conduite musclée et klaxon sensible au programme
- À la fin du film, on retrouve un ‘Seb’ tiré à quatre épingles à la tête de son propre établissement. Costume trois pièces marron avec veston droit, discrète pochette blanche et ‘pin collar’ : un ensemble toujours très marqué par les années 50

La Buick Riviera Convertible était un imposant et plutôt inélégant cabriolet américain, typique des années 80. Son V6 4.0 n’aidait pas vraiment à le rendre plus dynamique
- C’est devant la ‘Fureur de Vivre’ (1955) de Nicholas Ray, que les deux amants précisent leurs sentiments. Un film mythique qui met en scène le désoeuvrement de la jeunesse américaine d’après-guerre
- Le parallèle avec le film qui fit briller James Dean et Nathalie Wood se poursuit jusqu’à la scène au planétarium de l’Observatoire Griffith, qui domine Los Angeles
Idéalisme, compromis et destins croisés
Car malgré l’idéalisme qui habite les deux jeunes gens et qui finit par les réunir, la réalité les rattrape rapidement, les contraignant à emprunter quelques détours. Pour Seb il s’agit donc d’intégrer un groupe mainstream dont le succès va lui permettre de vivre confortablement et à terme d’assouvir son désir d’ouvrir un club de jazz digne de ce qui pouvait se faire à la Nouvelle Orléans, à New York ou à Paris dans la première moitié du XXème siècle. Pour Mia, c’est un profond passage à vide suite à la déconfiture de son one woman show qui constitue cette période transitoire. Un échec qui, par un miraculeux hasard, lui servira de tremplin pour lui ouvrir la carrière d’actrice renommée qu’elle convoitait tant. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’une fois ce statut atteint, la jeune femme reproduit quelques codes qu’elle a pu intégrer lorsqu’elle était serveuse dans un café niché au milieu des studios californiens. La scène où elle s’arrête commander son cappuccino frappé, lunettes de soleil vissées sur le visage, avant de reprendre sa balade en caddy de golf dans les ruelles de ces derniers, est particulièrement édifiante. Un mimétisme logique qui poignait dès le début du film à travers son choix automobile. En jetant son dévolu sur une Toyota Prius, l’apprenti comédienne facilitait son intégration dans le paysage hollywoodien, devenu le porte-étendard de la shallow ecology 1. L’Âge d’or paraît bien loin.
Ces choix professionnels auront néanmoins raison de leur relation, qui ne restera qu’une ode éphémère. Ce que la scène finale n’entend pas laisser faire en proposant une interprétation onirique de leur éventuelle destinée commune. Un aperçu qui emplit cependant un peu plus d’amertume cet entrecroisement. Cet épilogue n’est pas sans rappeler le postulat final de Sur la route de Madison (1995), chef d’œuvre de Clint Eastwood qui met en scène la passion fugace d’un photographe déraciné (lui-même) avec une mère de famille raisonnable bien que troublée (Meryl Streep), rencontrée au cours de ses pérégrinations.
Pour conclure, les quatorze nominations du film lors de la prochaine cérémonie des Oscars, laissent augurer une véritable consécration pour Damien Chazelle et son équipe. Par ailleurs, la trajectoire du réalisateur peut se refléter dans celle de ses personnages ; Whiplash a en effet constitué une concession – de qualité certes – pour atteindre son objectif initial. Une démarche fort instructive en somme.
1 – NAESS Arne, The Shallow and the Deep, Long-Range Ecology Movement. A Summary (1973)




